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la poétique des cartes
démarche
«Je crois que les mondes intérieurs sont essentiels chez l’être humain. Il y a une dimension primitive et universelle dans la rêverie1 que je cherche à matérialiser. Cette recherche artistique a aussi un rapport avec l’enfantin : si les enfants se laissent facilement submerger par la rêverie, que reste-t-il aujourd’hui de nos voyages imaginaires d’antan ? C’est pourquoi j’invente des cartes de villes et de pays imaginaires. De manière plus générale, je crée des objets-totems — cartes, tickets de métro, etc. — qui figurent un ailleurs imaginaire, des mondes intérieurs.»
Tristan Fermandois a toujours été passionné par les cartes. Elles ont été et demeurent son refuge. En particulier les cartes topographiques à l’échelle 1:25 000, qui le fascinent par leur pouvoir de traduire le territoire et d’écrire le paysage. La cartographie dans son ensemble a profondément marqué son expression artistique. Sa fascination pour les cartes ne se limite pas à la simple contemplation. Depuis l’enfance, il éprouve un irrépressible besoin de dessiner des cartes de villes et de pays imaginaires. Il y a chez Tristan Fermandois une sorte d’obstination autour de ces objets-totems que sont les cartes et les tickets de transport — des objets que l’on pourrait qualifier de transitif — et qui constituent des systèmes à part entière2. Il ne peut s’empêcher de tracer les paysages qui envahissent son esprit et nourrissent ses rêveries. Influencés par la géomorphologie et l’urbanisme, ces lieux inventés ne relèvent pas du merveilleux mais de l’ordinaire : des villes normales, contemporaines, avec leurs paysages du quotidien et leurs problématiques sociales. Toutes ces villes et ces paysages sont reliés entre eux. L’artiste consacre deux ou trois mois à dessiner la forme d’une ville3, avant de voyager dans une ville voisine, esquissant petit à petit les contours d’un pays.
Les cartes — tout comme les tickets de métro ou de bus qui le fascinent aussi — sont des objets porteurs de rêverie. Ces objets ouvrent des mondes intérieurs et s’apparentent aux miniatures de Gaston Bachelard : « La miniature est un des refuges de la rêverie. […] Elle devient un monde clos, un monde en réduction, et pourtant elle appelle l’infini. »4 La résonance poétique des cartes et des tickets est immense : ce sont des totems. À travers eux, Tristan Fermandois voyage par l’esprit, reprenant les mots de Fernando Pessoa à propos du voyageur le plus authentique5. Depuis son atelier, il approfondit la géographie d’un territoire inventé, trouvant dans les cartes un moyen d’évasion. Cette évasion rejoint la flânerie telle que Walter Benjamin la conceptualise6 : flâner dans une carte devient un acte poétique, une dérive de l’esprit. L’artiste aime aussi rapprocher sa démarche des grands explorateurs médiévaux comme Jean de Mandeville, qui faisaient des récits de voyage sans avoir eux-mêmes parcouru le monde. Ne sont-ils pas, eux aussi, parmi les plus authentiques des voyageurs ?
À l’instar de ces écrivains, Tristan Fermandois explore la part d’imaginaire dans nos représentations du monde. Là où certains s’expriment par l’écriture, il choisit de raconter ses rêveries par la cartographie. Avec ses courbes de niveaux, ses couleurs et ses motifs, la carte constitue un système sémiotique7. Le langage artistique de Tristan Fermandois est ainsi composé de ces codes cartographiques qu’il copie et détourne. De manière générale, Tristan Fermandois est attaché aux protocoles artistiques8 en ce qu’ils ont de poétique et de drôlerie, et parce qu’ils interrogent constamment le processus de création et l’expérimentation des outils de travail. Ainsi, ses médiums sont multiples : dessin au crayon et à l’encre, techniques d’estampe, photographie, peinture, outils numériques ou encore écriture. Récemment, est apparue l’importance d’accompagner ses cartes d’un récit écrit. L’écriture constitue, selon lui, une clé de lecture essentielle pour guider le public dans ses villes imaginaires9. Le travail de Tristan Fermandois s’apparente ainsi à un voyage intime et personnel, un atlas imaginaire dans lequel il invite le public à entrer, à se perdre et à pratiquer une forme de dérive par l’esprit.
1. Telle que la définie Gaston Bachelard dans La poétique de l’espace.
2. À la manière du travail obsessionnel autour d’un système et d’un même objet chez JSG Boggs ou André Cadere.
3. Reprenant les mots de Julien Gracq — et eux de Baudelaire avant lui.
4. BACHELARD Gaston, La poétique de l’espace, 1957, Chapitre 9 la miniature 5. SOARES Bernardo (Fernando Pessoa), Le livrre de l’intranquilité, 1982.
6. BENJAMIN Walter, Paris, Capitale du XIXe siècle, 1939.
7. À ce sujet, la Sémiologie graphique (BERTIN Jacques, 1967) est le premier ouvrage de référence à poser la base d’une codification cartographique.
8. Tels qu’ils ont été pratiqués par Sophie Calle, Vito Acconci ou encore Edward Rusha.
9. C’est une manière de convoquer les liens primitifs entre récits et outils cartographique, pour reprendre l’analyse de Michel de Certeau à propos des cartes médiévales dans L’invention du quotidien, Tome 1, Gallimard, 1980.